LE MYTHE D'ORPHEE A L'OPERA

Description

Orphée devant Pluton et Proserpine, François Perrier, vers 1647-48 - Musée du Louvre.

 

 

"J'ai perdu mon Eurydice"... cet air de Gluck, si simple et si touchant, est sans doute un des plus célèbres de tout le répertoire lyrique. Orphée s'est retourné, il n'a pas respecté l'interdit, il a cherché à regarder l'Invisible, peut-être même à connaître des secrets inaccessibles aux simples mortels... et il a perdu son épouse, son amour, son âme, et pour la seconde fois alors que, par le pouvoir magique de sa musique et de son chant, il était parvenu à attendrir jusqu'aux Dieux des Enfers. 

Cette histoire, simple, émouvante, et en même temps si riche de sens et de symboles, dont le héros n'est rien mieux que le premier des poètes et musiciens, ne pouvait que séduire les compositeurs d'opéra.

De fait, on a recensé deux cent cinquante-neuf œuvres musicales dont Orphée est le sujet, composées depuis la fin du XVIème siècle jusqu'à nos jours : opéras bien sûr, mais aussi cantates, ballets, masques, mimodrames... Parmi les opéras, plusieurs sont même des oeuvres charnières, représentatives des grands enjeux esthétiques et musicaux de leur époque : L'Orfeo de Monteverdi voit la naissance de l'opéra, l'Orphée et Eurydice de Gluck celle de la réforme de de l'opéra à l'époque classique, et Orphée aux Enfers d'Offenbach consacre la naissance de l'opéra bouffe, avant que les compositeurs du XXème les plus divers ne prennent possession d'un sujet devenu polymorphe.

Je vous propose un voyage à travers toute l'histoire de l'opéra en quête de ce descendant d'Apollon, Orphée, le premier des poètes et musiciens et le plus célèbre des amoureux.


Le mythe d'Orphée
Avant de commencer notre périple musical, revenons tout d'abord aux lointaines origines d'un mythe qui nous a été transmis par les Grecs. Orphée apparaît dans les textes anciens vers le VIème siècle avant JC. Il y est déjà célébré comme poète, devin, fondateur des vieux cultes, et argonaute auprès de Jason. Il sera ensuite mentionné par Eschyle et Hérodote, qui évoque pour la première fois les mystères orphiques. A la fin du Vème siècle, Euripide montre Orphée charmant les puissances infernales, célébrant des orgies bachiques (il deviendra plus tard le chantre d'Apollon !), entraînant par ses chants les pierres, les arbres et les bêtes. Aristophane le considère comme un des plus anciens poètes et comme l’inventeur des initiations religieuses. Platon parle souvent du rôle d’Orphée comme musicien et poète, fondateur des cultes et apôtre de la civilisation. Il raconte également son voyage aux Enfers. Mais dès l'origine, Orphée est avant tout le musicien par excellence qui, de sa lyre, apaise les éléments déchaînés de la tempête, charme les plantes, les animaux, les hommes et les dieux. Pour les Anciens, Orphée était donc considéré comme un personnage ayant vraiment existé et auteur de nombreux ouvrages dits orphiques.

Descendant d’Apollon, qui lui a offert sa lyre à sept cordes, Orphée serait né en Thrace, dans la péninsule balkanique, plusieurs générations avant Homère, d’une muse (ordinairement Calliope) et d’Apollon, ou bien du roi de Thrace Oeagros (à moins que ce ne soit une divinité fluviale).

On lui attribuait de nombreux voyages : on le conduisait jusqu’en Egypte, d’où il aurait rapporté l’initiation aux Mystères et la doctrine de l’autre vie. Il participa à l’expédition en Colchide avec les Argonautes. Jason, sur les conseils du centaure Chiron, aurait  en effet emmené le musicien pour désarmer les Sirènes, apaiser les querelles et donner la mesure aux rameurs.
 

Mais la légende la plus célèbre, immortalisée par Virgile et Ovide (puis par les compositeurs d’opéra), est celle qui mena Orphée jusqu’aux enfers. Grâce à la magie de la musique, il parvient à obtenir des Dieux des enfers la libération de sa femme Eurydice, tuée par un serpent, alors qu’elle fuyait les avances d’Aristée. Mais une condition est posée : qu’il ne la regarde pas avant qu’elle soit revenue à la clarté du jour. Pris d’un doute au milieu du chemin (on ignore lequel... peut-être se demande-t-il si Perséphone aurait pu se jouer de lui ? A moins que, trop passionné, il ait été trop pressé de voir le visage de sa femme), Orphée se retourne et Eurydice disparait à jamais.

Les versions les plus riches de cette aventure nous sont livrées par Virgile (quatrième livre des Géorgiques) et Ovide (Métamorphoses, X,68 et suiv.; XI, 1 et suiv.)

 

Sur la mort d’Orphée, les traditions varient. Selon la légende la plus populaire, Orphée, inconsolable, devint misogyne, repoussa l’amour des femmes de Thraces et détourna du mariage les autres hommes. Il finit ses jours tué par les Bacchantes (Ménades ou Bassarides)de Thrace dont il dédaignait l’amour. Son corps fut mis en pièces (comme Dionysos et Osiris au passage). Ovide nous dit même que les Ménades se préparèrent à cet acte en exerçant d’abord leur fureur sur un attelage de bœufs. Ses membres dispersés furent jetés dans le fleuve ou dans la mer et ensuite recueillis, réunis et ensevelis par les Muses. Sa tête fut portée par les flots jusqu’à Lesbos où elle rendit des oracles et sa lyre devint une constellation.

On dit aussi qu’il fut puni par les Bacchantes car il avait abandonné le culte de Dionysos pour celui d’Apollon. On raconta également qu’Orphée avait été foudroyé par Zeus pour avoir révélé les mystères aux hommes…

 

Orphisme et christianisme
Tout le monde grec vénérait la mémoire d’Orphée : il était un des plus anciens poètes et musiciens et on lui attribuait un des premiers rôles dans l’histoire de la civilisation. On disait également qu'il avait rapporté des enfers de mystérieux secrets qu'il avait décidé de partager avec les hommes, mais uniquement avec ceux qui seraient dignes, les initiés. De cette vie légendaire naquit ainsi une doctrine ésotérique et religieuse, l’orphisme, complexe et polymorphe, d’interprétation difficile, connue par un ensemble de textes et d’hymnes, très élitiste et basée sur le principe des mystères et de l'initiation. L'extension géographique de la légende d’Orphée correspond sans doute à celui de ces confréries orphiques.

La théogonie et philosophie des orphistes tendait vers le monothéisme et apparemment, ils furent  également parmi les premiers à développer le concept d'une âme indépendante du corps, qui aspirerait à s'en échapper pour retourner dans les sphères célestes. Cette âme serait piégée dans le monde matériel et condamnée à y rester à travers le cycle des réincarnations (animales ou végétales), avant d'être suffisamment pure pour pouvoir s'en dégager définitivement. 

 Orphée a également inspiré certains auteurs chrétiens des premiers siècles qui voyaient en lui le vainqueur des forces brutales de la nature, semblable à Jésus qui avait triomphé de Satan, et qui comme lui était descendu aux Enfers. Les Chrétiens affirmaient également qu'Orphée avait connu en Egypte les livres de Moïse, dont il aurait tiré l'essentiel de sa doctrine. 

 

 


Orphée aux origines de l’opéra
La faculté d'Orphée à apprivoiser les bêtes sauvages, faire pleurer les rochers et communiquer avec le hors-d’atteinte, le monde des morts, fait d’Orphée un chaman, mais un chaman musicien tenant de sa lyre et de son chant ses pouvoir d’envoûtement. 

Ce n’est pas un hasard si les deux premiers opéras de l’histoire ont pour sujet le mythe d’Orphée. A la Renaissance, ce poète musicien devient une figure du rapprochement souhaité entre la poésie et la musique, et celui dont la musique permettait à l’homme de se rapprocher de l’harmonie des sphères

L'Euridice de Peri est considéré comme le premier opéra véritable, même si Peri avait apparemment déjà composé un Dafne en 1597 (perdu), et participé à la composition des intermezzi de La Pellegrina en 1589, qui était une sorte de proto-opéra, créé également au Palazzo Pitti.

Le texte d'Euridice était d’Ottavio Rinuccini (1562 – 1621), poète, membre de la Camerata dei Bardi. Il s’agissait d’un groupe d’humanistes florentins qui tentèrent de restaurer l’Antique et de recréer le théâtre lyrique grec. Or La Poétique d’Aristote, très en vogue, définissait la tragédie comme incluant du langage « rendu plaisant par différents moyens incluant le rythme, la mélodie ». En cherchant à réaliser l’union idéale entre poésie et musique, les membres de la Camerata ont finalement inventé une toute nouvelle forme artistique : la monodie (ou récitatif, ou recitare cantando). Cette sorte de déclamation en musique qui était considérée comme la plus adaptée au but qu'ils s'étaient fixés, car elle rendait le texte poétique intelligible (contrairement à la polyphonie et au contrepoint en vogue dans la musique de la Renaissance). La monodie permettait également une amplification des émotions par le moyen de la musique, celle-ci devant avant tout chercher à «émouvoir l’âme ». Pour la Camerata, le compositeur devait donc étudier la diction des acteurs dramatiques (sons, rythme) et exprimer grâce à la musique les sentiments contenus dans le texte poétique.

 

L’Euridice de Peri est une des premières tentatives d’application concrète de ces principes, de cette volonté d’allier tragédie et musique, le premier exemple de déclamation en musique. La musique y est servante et n’a d’autre fonction que de soutenir la déclamation, car l’expression est supposée entièrement contenue dans les mots.

 

D'un point de vue musical, l'Euridice met en place de nombreux codes qui deviendront canoniques dans l'opéra :  succession des parties en solo lyrique, en duo et en chœur, alternance de passages plus ou moins dramatisés auxquels correspond un phrasé plus ou moins chanté, ce qui va du langage parlé normalement à l'aria en passant par le récitatif. De même, la complexité des harmonies et le nombre d'instruments en jeu se veulent signifiants dramaturgiquement.

 

Il s'agit également du premier opéra abordant le mythe d’Orphée, qui deviendra immédiatement l'argument le plus populaire du genre qui venait naître : en moins de vingt ans, Peri, Caccini, mais aussi Monteverdi, Domenico Belli et Stefano Landi composèrent chacun un opéra sur ce thème.

Notons également que les décors furent d’emblée très importants. Ils étaient de l’ingénieur Buonarroti, neveu de Michel-Ange. On vit successivement « une grande arcade illuminée comme en plein jour et, dans des bois superbes, les statues de la Poésie et de la Musique ; puis un désert aride avec des roches et des marais ; puis la cité infernale de l’Hadès en flammes sous un ciel de cuivre ; puis à nouveau, dans son harmonie paisible, le premier tableau ».

Détail
Thème
Musique
Conférencier
Julia LE BRUN
Prix
Gratuit pour les adhérents
Date de la session
27/05/2021 14h30
Lieu de la session
Cinébreiz
Durée
02h00
Nombre de place
196